어둡고 위험한 몽상의 비탈길 - 생트뵈브의 『조셉 들로름의 생애와 시와 사상』
La pente obscure et dangereuse de la rêverie chez Sainte - Beuve : Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme
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초록
Activité psychique, non contrôlée par la raison ou la volonté, la rêverie est une construction de l'imagination qui cherche à échapper au réel. Cette activité qui touche au moi profond a fortement marqué depuis Rousseau les productions littéraires, appelées la littérature romantique. Nous avons essayé d'aborder cette activité à travers Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, l'oeuvre poétique de Sainte-Beuve incontestablement la plus importante, la plus caractéristique et aussi la plus romantique, pour voir la place qu'elle y occupe, son fonctionnement et les significations qui lui sont données. Dans “la vie de Joseph Delorme”, il y a un petit épisode de son enfance (mais au final qui dépasse largement le petit épisode) où l'on voit son goût presque anormal pour la rêverie : il ne s'intéresse pas aux jeux de son âge, s'isolant dans la forêt, il y passe toute la journée à rêver, assis “contre un arbre, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, tout entier à ses pensers, à ses souvenirs, et aux innombrables voix intérieures”. Cet épisode, qui montre clairement une habitude précoce et incorrigible à la rêverie, est très significatif, voire emblématique de son destin : “déjà en secret sa jeune imagination allumait la flamme qui devait lui être si fatale un jour.” Ce n'est certainement pas un hasard que l'épisode réapparaît dans un poème intitulé “Enfant rêveur”, ce qui fait penser à la méthode critique de Sainte-Beuve, qui tenait à chercher les secrets d'une oeuvre dans la biographie de son auteur. Les poésies de Joseph témoigneront donc abondamment de son inclinaison et de son vagabondage rêveurs. Ainsi, il exprime dans un “sonnet” sa préférence du silence (qui est la première étape de la rêverie) au “caquet si vain” des paysans. De même, dans un autre poème, on le voit tomber dans la rêverie au cours d'un bal, qui est une ambiance absolument défavorable au repli sur soi, c'est-à-dire une circonstance qui ne satisfait en rien ce que Rousseau a relevé comme les conditions nécessaires de la rêverie. “Les Rayons jaunes” est une pièce qui a fait beaucoup de bruit depuis sa parution par son audace et son originalité. Elle est hautement révélatrice de l'âme rêveuse du héros et du fonctionnement de son activité psychique relachée : il fait une sorte de voyage intérieur au gré de sa rêverie, guidée elle-même par les rayons jaunes. L'analyse de ce poème nous révèle non seulement sa vie intérieure en proie à la solitude douloureuse et à la hantise de la mort, mais aussi sa sensibilité presque déréglée qui, aidée de la rêverie, parvient à faire se rapprocher ce qui n'est pas rapprochable. On peut sentir là l'ébauche d'une poétique que, plus tard, systématiquement développera Baudelaire avec fécondité. Mais le poète des “Rayons jaunes” ne va pas plus loin dans ce sens. Contrairement à la rêverie de Rousseau, ou même de Senancour, celle de Delorme n'atteint jamais un état de bonheur où fusionnent le moi et le monde. Ce qui l'empêche de se livrer sans réserve à cette activité pour pouvoir goûter un meilleur bienfait, c'est-à-dire une sorte d'extase, c'est ce qu'il appelle la raison. Cette force dévastatrice l'envahit violemment dès la sortie du collège et l'amène à subir une detresse ineffable et même un malaise physique. Au bout de quelques années, il finira par sortir de cet enfer pour revenir à la poésie et à l'art, bref à une forme de vie rê̂veuse, mais son âme n'est plus ce qu'elle était avant, sa rê̂verie n'est plus une rêverie triste et douce, mais innocente, comme elle l'était dans son enfance. La raison, bien que retirée, a laissé chez lui une profonde empreinte ; elle ne peut pas d'ailleurs être tout à fait morte. Dès lors son âme deviendra un théâtre où sa raison et son inclinaison naturelle s'entredéchireront, comme le montrent bien “Le soir de la jeunesse” et “Enfant rêveur”. Celui-ci est particulièrement tragique, dans la mesure où il met en scène une rêverie innocente devenue un cauchemar, ce qu'il appelle “se noyer la lanterne au cou”. De ce malheur dû à un conflit intérieur, Delorme ne guérit pas ; s'il ne se suicide pas, la mort lui paraît inévitable. On ne peut pas ignorer qu'il est le double de Sainte-Beuve, son moi rêveur. La mort de son héros peut donc signifier la condamnation de son propre moi sous l'emprise de la rêverie et aussi d'un certain romantisme qui s'en nourrit massivement. Delorme est mort, Sainte-Beuve a survécu. En d'autres termes, il a choisi la raison au détriment de la rêverie. Ce qui explique qu'il finira par abandonner définitivement la poésie pour se livrer entièrement à la critique. Par là aussi s'expliquent ses jugements erronés sur quelques grands romantiques : Stendhal, Balzac, Baudelaire. Il a apporté une note singulière au romantisme ; il s'est frayé un sentier qui peut se prolonger et s'approfondir ; mais il s'est arrêté en chemin. C'est la génération suivante qui reprendra et accomplira d'une certaine manière ce qu'il a laissé à mi-chemin, c'est-à-dire une poétique de la rêverie obscure.
Abstract
Activité psychique, non contrôlée par la raison ou la volonté, la rêverie est une construction de l'imagination qui cherche à échapper au réel. Cette activité qui touche au moi profond a fortement marqué depuis Rousseau les productions littéraires, appelées la littérature romantique. Nous avons essayé d'aborder cette activité à travers Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme, l'oeuvre poétique de Sainte-Beuve incontestablement la plus importante, la plus caractéristique et aussi la plus romantique, pour voir la place qu'elle y occupe, son fonctionnement et les significations qui lui sont données. Dans “la vie de Joseph Delorme”, il y a un petit épisode de son enfance (mais au final qui dépasse largement le petit épisode) où l'on voit son goût presque anormal pour la rêverie : il ne s'intéresse pas aux jeux de son âge, s'isolant dans la forêt, il y passe toute la journée à rêver, assis “contre un arbre, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, tout entier à ses pensers, à ses souvenirs, et aux innombrables voix intérieures”. Cet épisode, qui montre clairement une habitude précoce et incorrigible à la rêverie, est très significatif, voire emblématique de son destin : “déjà en secret sa jeune imagination allumait la flamme qui devait lui être si fatale un jour.” Ce n'est certainement pas un hasard que l'épisode réapparaît dans un poème intitulé “Enfant rêveur”, ce qui fait penser à la méthode critique de Sainte-Beuve, qui tenait à chercher les secrets d'une oeuvre dans la biographie de son auteur. Les poésies de Joseph témoigneront donc abondamment de son inclinaison et de son vagabondage rêveurs. Ainsi, il exprime dans un “sonnet” sa préférence du silence (qui est la première étape de la rêverie) au “caquet si vain” des paysans. De même, dans un autre poème, on le voit tomber dans la rêverie au cours d'un bal, qui est une ambiance absolument défavorable au repli sur soi, c'est-à-dire une circonstance qui ne satisfait en rien ce que Rousseau a relevé comme les conditions nécessaires de la rêverie. “Les Rayons jaunes” est une pièce qui a fait beaucoup de bruit depuis sa parution par son audace et son originalité. Elle est hautement révélatrice de l'âme rêveuse du héros et du fonctionnement de son activité psychique relachée : il fait une sorte de voyage intérieur au gré de sa rêverie, guidée elle-même par les rayons jaunes. L'analyse de ce poème nous révèle non seulement sa vie intérieure en proie à la solitude douloureuse et à la hantise de la mort, mais aussi sa sensibilité presque déréglée qui, aidée de la rêverie, parvient à faire se rapprocher ce qui n'est pas rapprochable. On peut sentir là l'ébauche d'une poétique que, plus tard, systématiquement développera Baudelaire avec fécondité. Mais le poète des “Rayons jaunes” ne va pas plus loin dans ce sens. Contrairement à la rêverie de Rousseau, ou même de Senancour, celle de Delorme n'atteint jamais un état de bonheur où fusionnent le moi et le monde. Ce qui l'empêche de se livrer sans réserve à cette activité pour pouvoir goûter un meilleur bienfait, c'est-à-dire une sorte d'extase, c'est ce qu'il appelle la raison. Cette force dévastatrice l'envahit violemment dès la sortie du collège et l'amène à subir une detresse ineffable et même un malaise physique. Au bout de quelques années, il finira par sortir de cet enfer pour revenir à la poésie et à l'art, bref à une forme de vie rê̂veuse, mais son âme n'est plus ce qu'elle était avant, sa rê̂verie n'est plus une rêverie triste et douce, mais innocente, comme elle l'était dans son enfance. La raison, bien que retirée, a laissé chez lui une profonde empreinte ; elle ne peut pas d'ailleurs être tout à fait morte. Dès lors son âme deviendra un théâtre où sa raison et son inclinaison naturelle s'entredéchireront, comme le montrent bien “Le soir de la jeunesse” et “Enfant rêveur”. Celui-ci est particulièrement tragique, dans la mesure où il met en scène une rêverie innocente devenue un cauchemar, ce qu'il appelle “se noyer la lanterne au cou”. De ce malheur dû à un conflit intérieur, Delorme ne guérit pas ; s'il ne se suicide pas, la mort lui paraît inévitable. On ne peut pas ignorer qu'il est le double de Sainte-Beuve, son moi rêveur. La mort de son héros peut donc signifier la condamnation de son propre moi sous l'emprise de la rêverie et aussi d'un certain romantisme qui s'en nourrit massivement. Delorme est mort, Sainte-Beuve a survécu. En d'autres termes, il a choisi la raison au détriment de la rêverie. Ce qui explique qu'il finira par abandonner définitivement la poésie pour se livrer entièrement à la critique. Par là aussi s'expliquent ses jugements erronés sur quelques grands romantiques : Stendhal, Balzac, Baudelaire. Il a apporté une note singulière au romantisme ; il s'est frayé un sentier qui peut se prolonger et s'approfondir ; mais il s'est arrêté en chemin. C'est la génération suivante qui reprendra et accomplira d'une certaine manière ce qu'il a laissé à mi-chemin, c'est-à-dire une poétique de la rêverie obscure.
참고문헌 (13)
- Baudelaire(Charles), "Les fleurs du mal" (1972), Librairie Générale Française
- Baudelaire (Charles), "Bibliothèque de la Pléiade" (1973), Gallimard
- Béguin(Albert), "L'âme romantique et le rêve" (1991), José Corti
- Bénichou(Paul), "L'école du désenchantement" (1992), Gallimard
- Huet-Brichard(Marie-Catherine), "La poésie de Sainte-Beuve : un imaginaire de l'échec" (1999), Presses Universitaires Blaise Pascal
- Lepenies (Wolf), "Sainte-Beuve, Au seuil de la modernité" (1997), Gallimard
- Proust(Marcel), "Contre Sainte-Beuve" (1954), Gallimard
- Rousseau(Jean-Jacques), "Les confessions" (1973), Gallimard
- Rousseau(Jean-Jacques), "Les rêveries du promeneur solitaire" (1983), Librairie Générale Française
- Sainte-Beuve (Charles-Augustin), "Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme" (2004), Bartillat
- Senancour, "Obermann" (1984), Gallimard
- 김용민, "루소의 호수 또는 선택된 몽상의 공간", 프랑스문화예술연구, 45, pp.25~60 (2013), 프랑스문화예술학회[DOI]
- 김용민, "『오베르만』에 나타난 우울과 형이상학적 근원", 불어불문학연구, (84), pp.83~118 (2010), 한국불어불문학회
